Bonjour à tous! J'ai écris un article sur Joy Division, si vous voulez donner votre avis dessus, n'hésitez pas, merci!:)
IAN CURTIS: 23 ans après... 15 juillet 1956-18 mai 1980.
Bienvenue dans le Musée des horreurs: voici le chemin, prenez place... Joy Division. Le détachement de la joie était le nom donné aux femmes utilisées comme prostituées dans les camps de concentration durant la seconde guerre mondiale. Ce fut également le nom d'un groupe de rock originaire de Manchester dont la carrière débuta en 1977 et s'acheva en 1980, après le suicide par pendaison de son chanteur. En seulement deux albums; Unknown Pleasures et Closer; et une poignée de singles, Joy Division est parvenu à s'imposer comme l'un des premiers architectes du mouvement cold-wave grâce à une savante alchimie entre une musique sous tension perpétuelle et une voix grâve venue d'outre-tombe. De la même manière que le Velvet Underground, si le groupe n'a pas connu le succès escompté de son vivant, il est aujourd'hui l'une des influences majeures de ces vingts dernières années. Des cendres de Joy Division émergera New Order: accentuant les influences kraftwerkiennes posées par Curtis, les membres restants du groupe décrocheront leur premier tube en 1983 avec le morceau electro-rock Blue Monday dont les bénéfices permettront de financer le fameux club anglais The Hacienda. Groupe fondamental du mouvement Madchester des années 80 avec les Stone Roses et les Happy Mondays, New Order ne parviendra pourtant jamais à retrouver l'intensité émotionnelle de sa précédente incarnation synthétisée par son défunt chanteur. Voici, à peu de chose près, l'histoire de ce groupe...
Ian Kevin Curtis est née le 15 juillet 1956 au Memorial Hospital de Manchester et a grandi dans la banlieue de Macclesfield. Manchester, ville profondément industrielle au nord de l'Angleterre, connaissait à l'époque une profonde crise industrielle et baignait encore dans les stigmates de la seconde guerre mondiale. Le sentiment de désespoir régnant sur la ville influencera considérablement les futurs écrits de Curtis... A l'âge de 19 ans, Ian épouse Deborah Woodruffe qui lui donnera une fille, Nathalie, en 1979. Le 4 juin 1976, il assiste au concert donné par les Sex Pistols au Leser Free Trade Hall. Dans la salle, sont également présents Peter Hook et Bernard Sumner: comme de nombreux adolescents de l'époque, les trois individus comprennent alors qu'il n'est pas nécessaire de savoir jouer d'un instrument pour faire de la musique et que le mouvement punk peut leur permettre de se constituer un exécutoire aux frustrations engendrées par la morosité ambiante du quotidien...
Peter Hook à la basse et Bernard Sumner à la guitare, accompagnés de Terry Masson à la batterie, passent une petite annonce dans un magasin de disque local afin de trouver un chanteur à leur groupe punk naissant, les Stiff Kittens. Ian Curtis, grand fan d' Iggy Pop et du Velvet Underground, y répond et se trouve engagé par le groupe à la fin de l'année 1976. Quelques titres brouillons s'inspirant des Stooges sont rapidement mis au point, mais l'ensemble manque de précision et de rigueur. Terry Masson quitte rapidement la formation pour devenir le manager du groupe. Il est rapidemnt remplacé par Tony Tabac pour que le groupe puisse assurer la 1ère partie des Buzzcocks à l'Electric Circus Club. Le groupe est alors rebaptisé Warsaw, en référence à la chanson Warszawa de David Bowie. Le changement de dénomination n'y fera rien: le groupe peine à trouver ses marques... Après avoir écumé différents clubs de Manchester, le groupe se sépare de nouveau de son batteur et le remplace par Steve Brotherdale. Le groupe parvient à enregistrer à ses frais cinq titres de piètre qualité... Peu de temps après, Warsaw parvient à trouver celui qui deviendra leur batteur définitif, Steve Morris.
Au mois de décembre 1978, le groupe enregistre son premier EP, An Ideal for Living. Le résultat ne les satisfait pas entièrement mais les compositions gagnent en clareté. L'existence d'un groupe londonien nommé Warsaw Pakt contraint une nouvelle fois les quatre mancuniens à changer le nom du groupe. Curtis choisit celui de Joy Division, en référence au livre House of Dolls traitant des camps de concentration. Le groupe est accusé alors de véhiculer une prétendue idéologie néo-nazie...Au mois d'avril 1978, Joy Division participe à un concours organisé par des labels indépendants. Présent dans la salle, Tony Wilson, présentateur d'une émission de télévision locale, voit cependant son attention attirée par la fougue que semble déployer le jeune Curtis. Le groupe parvient à conclure un contrat avec le label RCA et enregistre onze morceaux. Le groupe s'éloigne progressivement de ses racines punk et parvient à donner d'avantage de finesse à ses compositions mais il rentre rapidement en désaccord avec le producteur John Anderson quand celui-ci entend rajouter des effets électroniques sur les morceaux. Les relations entre Joy Division et la RCA deviennent rapidement tendues lorsque le groupe découvre que les termes du contrat lui sont particulièrement désavantageux... En juin, le groupe parvient enfin à éditer An Ideal for Living. La pochette représentant de fâce un enfant des Jeunesses hitlérienne et au dos un enfant du ghetto de Varsovie crée encore une mini-controverse autour de l'idéologie du groupe. Entre temps, Rob Gretton est devenu leur nouveau manager. Il rachète les bandes enregistrées pour le compte de la RCA en échange de la non-publication du disque et parvient à libérer le groupe de ses engagements avec le label. A la même période, Tony Wilson inaugure la Factory, une salle de concert dont le nom fait référence à Andy Warhol. Joy Division y fait une prestation: le chant de Curtis se fait plus maitrisé et plus grâve et les nouvelles compositions ont gagné en maturité. Le groupe commence à faire parler de lui grâce à des prestations scéniques de plus en plus exaltées...
Au mois de septembre, Tony Wilson invite Joy Division à participer à l'emission So it Goes sur Granada TV. Le groupe interprète le morceau Shadow Play: Curtis parvient difficilement à dissimuler son malaise devant la caméra et aligne une série de gestes désordonnées et maladroits... Tony Wilson avec l'aide d'Alan Erasmus décide de créer un label portant le nom de sa salle de concert. Des sessions d'enregistrement sont organisées sous la houlette de Martin Hannett. Joy Division y prend part. Hannett va façonner le son du groupe: il canalise son énergie pour créer un nouvel habillage. Joy Division va enfin accéder à son plein potentiel... Au mois d'octobre, les titres Digital et Glass se retrouvent sur le double 45 tours A Factory Sample, la première production du label Factory Records. Les concerts s'enchaînent, drainant à chaque fois d'avantage d'attention de la part du public et de la presse. Celui du 27 décembre 1978 au Hope and Anchor de Londres est marqué par un incident: à la sortie du concert, Curtis s'effondre, victime de sa première crise d'épilepsie...
L'année 1979 sera la plus féconde pour Joy Division. Elle débute par l'enregistrement d'une session radiophonique pour John Peel, animateur à la BBC, et le choix de Martin Hannett comme producteur du premier album.Après trois semaines de répétition, celui-ci est enregistré en une semaine. Le disque sort en juin. Unknown Pleasures est à ranger dans la même catégorie que les premiers disques des Doors ou du Velvet Underground: un disque parfait du début à la fin. Hannett est parvenu à canaliser l'énergie live du groupe pour faire ressortir des compositions un sentiment confu de malaise et de claustrophobie. L'évolution depuis les débuts hésitants du groupe est impressionante. La basse prédominante de Peter Hook tisse la drame des compositions, soutenue en cela par la batterie sincopée et métronimique de Steve Morris. Les riffs de guitare de Bernard Sumner lacèrent l'atmosphère pesante instaurée par Hannett, la cohésion de l'ensemble étant assurée par la voix caverneuse et monolithique de Curtis. Le choas punk se dissipe peu à peu, compressé par des sonorités tranchantes et industrielles. La pochette, réalisée par Peter Saville, fait preuve d'une grande sobriété accentuant le mystère entourant le groupe. L'album connait un joli succès avec 10 000 exemplaires vendus, ce qui reste assez rare pour un disque issu d'un label indépendant. La popularité du groupe augmente et ce dernier a droit aux honneurs d'une couverture et d'un article du NME. Les membres du groupe quittent leurs emplois respectifs pour se consacrer uniquement à Joy Division. La vie personnelle de Curtis est loin d'être aussi florissante. Il accorde peu d'attention à sa femme et ne prend jamais dans ses bras Natalie, sa fille récemment née, de peur de la faire tomber si une crise d'épilepsie se déclenchait. Sa fatigue nerveuse s'accentue à cause de la multiplication des concerts et des crises d'épilepsie...
Le 15 septembre 1979, Joy Division participe à l'émission Something Else de la BBC en interprétant les morceaux Transmission et She's lost control. Sur les débuts de Transmission, Ian parait calme quoiqu'un peu agité et nerveux, puis vers le milieu du morceau, c'est l'explosion: comme frappé d'une décharge électrique, Curtis se met à agiter frénétiquement ses bras et ses jambes, consumé par un brasier invisible. Sur son visage se lisent la souffrance et la honte de s'exposer de manière crue et indécente sous les yeux du public. Le morceau achevé, Curtis est libéré momentanement de ses démons et se replonge dans un calme sépulcral, comme si rien n'était survenu... Le lendemain de la diffusion, le standard de la BBC est submergé d'appels téléphoniques: les gens se plaignent que la chaîne ait laissé jouer un drogué dans l'émission...
Début octobre, le groupe assure la première partie de la tournée des Buzzcocks. Au grand dam de ces derniers, Joy Division leur vole régulièrement la vedette: parfois, la moitié du public quitte la salle après la première partie, éberluée par la macabre et malsaine exhibition de souffrance dont ils ont été les témoins... L'attitude de Curtis devient de plus en plus extrême sur scène, quasi autodestructrice et se rapprochant du point de rupture... Le 26 novembre, une nouvelle Peel Session est organisée et quatre titres sont enregistrés. Physiquement et psychologiquement, la santée de Curtis se dégrade à cause du rythme effréné des tournées et des difficultés qu'il rencontre dans son couple, accentués par la liaison qu'il commence à entretenir avec Annik Honoré, une jeune femme rencontrée lors d'un concert à Bruxelles.
Les séances d'enregistrement de Closer, le nouvel album, débutent en mars 1980. Des tensions se développent entre Martin Hannett et Peter Hook et Bernard Sumner. Le producteur tente d'imposer ses expérimentations et rencontre une violente opposition de leur part. Au milieu du chaos, personne ne prête attention à un Curtis à la santé chancellante. Les paroles des nouveaux morceaux sont de plus en plus désespérées, comme un appel au secours qui ne sera entendu que trop tardivement par les autres membres du groupe... Le 4 avril, lors d'un concert au Rainbow Theatre de Londres, Curtis est pris d'une violente crise d'épilepsie et s'effondre sur la batterie de Steve Morris pris de violentes convulsions. Il est évacué de la scène sous les acclamations du public pensant que sa "prestation" fait partie du spectacle. Curtis se rapproche inexorablement du gouffre... Alors que son état de santé devient alarmant et commence à provoquer l'inquiétude de son entourage, une tournée américaine est programmée, mais Curtis n'ira jamais en Amérique...
Le 2 mai, à Birmingham, Curtis est de nouveau victime d'une crise lors de Decades, morceau qui, ironiquement, cloture Closer. Alors qu'il est évacué de la scène, le reste du groupe termine le morceau: Curtis est loin, ne faisant déjà plus parti de la division de la joie. Ce sera le dernier concert de Joy Division...
Le 18 mai 1980, en fin de matinée, Deborah rentre chez elle, dans sa maison de Macclesfield, et découvre dans la cuisine le corps inanimé de son époux, pendu au crochets servant à faire sécher le linge... Curtis aurait passé la nuit à écouter en boucle l'album The Idiot d'Iggy Pop et aurait rédigé un petit mot adressé à sa femme et à sa fille... Le suicide remonterait au petit matin. Son corps fut incinéré et enterré le 23 mai dans le cimetière de Macclesfield. Ian Curtis était âgé de 23 ans.
Le suicide du chanteur provoque la stupéfaction de son entourage qui ne pensait pas que, malgré son état, il puisse en arriver à une telle extrémité... La nouvelle est rendue publique le 19 mai par John Peel sur l'antenne de la BBC. Le single Love will tear us apart et l'album Closer sortent de manière posthume. Le single obtient un énorme succès dans les charts indépendants et est encensé par le NME. Une vidéo bancale a été tournée quelque temps avant le suicide de Curtis: elle montre un chanteur léthargique, paraissant à 10 000 lieux de là... Closer, testament discographique du groupe, est de toute évidence également celui du chanteur. Si les paroles de l'album précédent pouvait laisser entrevoir une certaine ambiguité, celles-ci sont sans équivoque, en témoigne par exemple les deux morceaux suivants:
ISOLATION: Dans la peur chaque jour, chaque nuit, il l'appelle au loin à voix haute, Ayant minutieusement cherché une raison, dévotion rigoureuse et amour, Livré à l'instinct de préservation par les autres qui ne se soucient que d'eux-même. Une cécité qui confine à la perfection mais blesse comme tout le reste. Mère, j'ai essayé, je t'en prie, crois-moi, j'ai fait de mon mieux. J'ai honte des choses que j'ai faites, j'ai honte de la personne que je suis devenue. Mais si seulement tu pouvais voir ces merveilles, Ces choses que je ne pourrais jamais d'écrire. Le plaisir d'une distraction futile serait mon unique et merveilleuse récompense.
TWENTY FOUR HOUR: C'est donc permanent, l'orgueil a brisé l'amour. Ce qui était jadis de l'innocence est devenu l'exact opposé. Un nuage plane au dessus de moi, observant chaque mouvement, Ancré dans la mémoire de ce qui jadis fut de l'amour Je réalise combien j'avais besoin de temps, Placé sous un éclairage différent, essayant péniblement de trouver, L'espace d'un instant, j'ai cru avoir trouvé mon chemin. Destinée déployée, je l'ai regardée s'effondrer. Points d'éclair démesurés, hors de portée, Demandes solitaires pour ce que j'aimerai conserver. Partons faire un tour, voyons ce que nous pouvons trouver, Une collection sans valeur d'espoirs et de désirs passés. Je n'ai jamais mesuré les profondeurs dans lesquelles je m'engouffrais. Tous les recoints les plus sombres d'une signification qui m'échappait. L'espace d'un instant, j'ai entendu quelqu'un m'appeller, J'ai observé les jours qui me restaient à vivre, il n'y avait plus rien. Maintenant que j'ai compris les raisons de ces échecs, Je dois trouver une thérapie, ce traitement est trop long. Au plus profond du coeur, là où règne la compassion, Je dois rencontrer mon destin, avant qu'il ne soit trop tard...
Toute trace du punk abrasif des débuts a desormais disparu. La plupart des morceaux baignent dans une atmosphère lente et sinistre portant la voix macabre d'un chanteur ne pouvant dissimuler son extrême souffrance. Martin Hannett a cristalisé ces tourments pour l'éternité dans un prisme qui plonge l'auditeur dans les affres de la pensée torturé de Curtis. Univoque, le disque est une oraison prononcée par le défunt lui-même. Curtis, à trop cotoyer ses démons, s'est laissé engloutir par son propre désespoir. Hannett, se sentant l'orchestrateur de la chute du chanteur, ne se remettra jamais réellement de son décès, et plongera dans une profonde dépression. Il meurt chez lui d'une crise cardiaque en 1991, dans l'isolement le plus total.
L'histoire du rock a coutûme de faire de ses défunts acteurs des mythes dont la portée confine parfois au ridicule. Curtis serait devenu un héros romantique, un chantre dépressif crédible seulement depuis son suicide. Rien n'est plus éloigné de la réalité:
Il n'était pas un type tordu. Il était quelqu'un de tout à fait normal, mais, là est la différence, quelqu'un de très émotif. Certaines personnes montrent facilement leurs émotions, mais pour lui ce n'était pas le cas, sauf en de rares occasions. Dans ses textes... Bernard Sumner, septembre 1980.
Joy Division, grande influence du mouvement gothique des années 80, a toujours véhiculé une imagerie malsaine, accentuée par le décès de son leader. En vérité, ce qui effraie, c'est l'analyse froide et sans complaisance d'une réalité trop affreuse pour être admise. Le suicide de Curtis n'est pas un acte de courage ou de lâcheté mais la seule issue que trouva un être à la sensibilité exacerbée confronté à la vérité de ce monde: la mort ou le mensonge. Espérait-il obtenir une délivrance à ses tourments en agissant de la sorte? Les paroles de Decades, morceau concluant Closer, permettent d'en douter:
Voici les jeunes gens, un poids sur leur épaule, Voici les jeunes gens, mais où se sont-ils rendus? Nous avons frappé aux portes des chambres les plus sombres des enfers. Poussés dans nos derniers retranchement, nous nous y sommes engouffrés. Observant les bas-côtés tandis que les scènes se rejouaient, Nous nous sommes vus comme jamais auparavant, La mise en scène du traumatisme et de la dégénérescence, Les peines que nous avons subis et qui ne furent jamais libérées. Où se sont-ils rendus? Intérieurement las, maintenant que nos coeurs ont été perdus pour toujours, Ne pouvant remiser ni la peur, ni les frissons de la chasse. Chaque rituel nous révélant la porte de sortie de nos pérégrinations, Ouverte et fermée, puis claquée au visage. Où se sont-ils rendus?
L'interrogation restera sans réponse, sauf pour Curtis...