(...)Un jour ordinaire de la vie constitue toujours une date importante. Même si nous ne nous en rendons pas comte. Nous irons au lit les yeux fatigués avec l'idée que nous avons vécu un jour exactement semblable à tant d'autres. Ce n'est que des années plus tard que nous nous rendrons compte de l'importance cruciale de cette date dans nos vies. Le 17 mai 1980, à Macclesfield, au moment de partir aux États-Unis pour la première tournée américaine de Joy Division, Ian Curtis visita pour la dernière fois la maison qu'il avait partagé avec sa femme et son fils et, après avoir regardé à la télévision l'amère odyssés de Bruno S. que son réalisateur préféré, Werner Herzog, racontait dans La Ballade de Bruno, il se pendit, le lendemain à l'aube, au plafond de la cuisine. Le 17 mai 1980, à Londre, Iain Bruton. qui venait de regarder La Ballade de Bruno à la télévision, partit se coucher avec la souffrance qu'exprimait le regard de Bruno S. imprimé dans la rétine. Il ne parvenait pas à dormir et passa la nuit à boire du whisky en écoutant les gouttes de pluie frapper la fenêtre. Finalement, à l'aube il ferma les yeux et le sommeil l'envahit. Et il rêva d'un ange aux immenses ailes blanches qui passait lentement, lentement, en traînant les pieds nus sur l'herbe verte et fraîche du cimetière, le marbre froid des pierres tombales se reflétant dans ses yeux fatigués. Au matin, quand il lut dans le journal la nouvelle du suicide de Curtis, il comprit que l'ange qu'il avait vu en rêve était l'esprit d'Ian. Il se rendit immédiatement chez Tower Records dans l'intention d'acheter tous les disques et les singles de Joy Division. Le vendeur noir lui apprit qu'ils avaient épuisés à peine une demi-heure après l'ouverture du magasin. La mort fait vendre. (...)
(...)Quinze ans après, comme preuve d'amour, Iain Bruton m'offrit son disque préféré, Love Will Tear Us Apart, de Joy Division, en version maxisingle. Une rareté de collectionneur. Je savais très bien combien il lui en avait coûté de s'en séparer. Aussi transformai-je la première écoute en cérémonie religieuse. J'éteignis toute les lumières de l'appartement et allumai un unique cierge rouge qui teignit l'ombre de mystère. Je mis le disque. J'écoutai ce son grinçant et obsessionnel de l'aiguille lorsqu'elle commence à gratter le vinyle. Je m'allongeai sur mon lit et fermai les yeux. Dans la pièce, la fumée et les volutes de nuages rouges flottaient vers un horizon noir. La voix d'Ian Curtis envahissait à l'improviste ce territoire bicolore, et s'imposa. When the routine bites hard and ambitions are low and the resentment rides high but the emotions won't grow...Do you cry in your sleep all my failings expose? C'était la voix d'un mort. J'aimai sa solitude et son orgueil. Get a taste in my mouth as desperation takes hold. It is something so good just can't function no more...? L'amour va nous séparer. Mais je n'avais pas besoin d'écouter cette chanson désolante et dure, trop belle et trop réelle, cet anéantissement pur et simple de l'espérance, ce portrait en noir et blanc du plaisir et du tourment, cette affirmation de l'impuissance devant un monde sans réponses qui pénétrait dans ma chair avec la même certitude aseptique que le ferait le bistouri d'un chirurgien, pour savoir ce que je savais depuis l'enfance, depuis toujours: l'amour détruit. Profondément, durement, douloureusement. (...)
extrait de: Amour, Prozac et autres curiosités.- Lucía Etxebarría. traduit de l'espagnol par Marianne Millon, éditions 10/18.-1999. pages 241 à 243