Lorsque je quitte mon lieu de travail, mes camarades de jeu sont déjà partis depuis belle lurette et la nuit est déjà tombée. Une légère pluie fine tombe sur Paris et tente de pénétrer mon blouson. Je m'engouffre alors dans les couloirs souterrains du RER puis du métro automatique. Je refais surface quelques instants plus tard, dans le quartier du pont de Tolbiac qui a profondément changé ces dernières années. Si le décor n'a plus rien à voir avec ceux dessinés par Tardi, l'ambiance sombre et humide elle, est toujours présente. Je prends la direction des quais, qui eux aussi, ont été remodelés et fini par localiser, amarré à proximité de la BNF, la destination de la soirée peinturlurée de rouge: le Batofar. A Dunkerque, on appelle plutôt ça un bateau feu. D'ailleurs, je me demande encore comment ce genre d'embarcation, qui sert à signaler les bancs de sable à l'entrée des ports, a bien pu s'échouer dans la capitale. Pas besoin de faire la queue. Alors, le vigile barrant l'accès de la passerelle s'occupe de moi immédiatement. Puis, après avoir rapidement contrôlé mon billet, une jeune fille appose son tampon sur l'intérieur de mon poignet gauche, y inscrivant à l'encre rouge un LOVE de bienvenue. En attendant l'arrivée de Matthieu, je descends à fond de calle afin de me familiariser avec les lieux, qui sont inédits pour moi. D'un rapide balayage de l'assistance présente ce soir, je dénombre une centaine d'individus trentenaires. Un léger tangage de l'embarcation est également perceptible. Située à l'opposé des futs de houblon liquide sous pression, dont nous effectuerons un prélèvement un peu plus tard, la scène est déjà prête à accueillir les invités de ce soir, venus de Sheffield pour nous présenter quelques échantillons de leur nouvelle composition discographique. A l'avant droite, un clavier de marque inconnue est relié par un câble USB à un micro-ordinateur portable siglé d'une pomme lumineuse. Une petite basse compacte de couleur noire est posée négligemment contre un deuxième clavier. Sur la gauche, un assortiment de divers toms et cymbales. Au centre, trônent trois grandes timbales, instruments habituellement réservés aux orchestres symphoniques pour l'exécution de partitions de musique classique. Pas de batterie conventionnelle donc (deux grosses caisses sont suspendues derrière les timbales) ni de guitare affutée d'ailleurs. Mais c'est clair, ce soir, les percussions seront bien présentes. Juste avant que le concert ne débute, Matthieu arrive enfin, complètement trempé. Dehors, la pluie avait redoublé.
In The Nursery. Voilà un nom de groupe qui a retenu mon attention en 1994, lors d’une émission radiophonique nocturne consacrée aux musiques de type New Age dont le représentant le plus célèbre est Dead Can Dance.
Pas de première partie. Le concert débute à 20h30. Nigel et Klive, les deux frères Humberstone, dont le visage et la chevelure m’évoquent la fratrie Schumacher, entrent en scène avec Q. L'introduction jouée au synthétiseur par Nigel est rude pour Matthieu, mais rapidement, les percussions de Klive aux timbales puis de Q, debout derrière la petite batterie, se mettent en marche et font très bien passer les mélodies répétitives de Nigel.
Dans le deuxième morceau, la délicieuse Dolorès, parée d'une robe noire satinée semblant venir du pays du soleil levant, vient chauffer sa voix et œuvrera, selon les titres, à tous les postes: le chant, le clavier, les percussions, les grosses caisses, les timbales, les cymbales à mains...et même le tambourin. Elle sera secondée dans cette dernière tache par un petit ange de six ans (!!!) qui semble être sa fille.
Très à l’aise avec le français, c’est Dolorès qui remercie l’audience, introduit les chansons et présente le groupe. Sur certains morceaux, Q utilise un simple tambour porté en bandoulière, qui évoque pour Matthieu un musicien aux ordres de Co-Schlock II, l’actuel tambour major chargé de mener la bande des pêcheurs lors du carnaval de Dunkerque. Pour ma part, Q me fait immédiatement penser à la pochette de An Ideal For Living, le premier EP de Joy Division sorti en 1978.
Nigel se fait parfois patiemment attendre, le temps pour lui d’initialiser le Mac pour le morceau suivant. Car si certaines parties sont jouées par l'ordi, l'essentiel est exécuté devant nous. Ce soir, nul besoin de se protéger les écoutilles, le son est parfait. Au milieu du set, quelques titres sont orientés techno-trip hop et le rythme infernal est entièrement assuré par Klive et Q à la cadence d'une boite à rythmes. La performance de Q est remarquable tant les rythmes quasi industriels sont inhumains à tenir sur la longueur d’un morceau. Sur trois titres, (dont un en fin de set oublié depuis 20 ans) Nigel abandonne son clavier pour la basse, ce qui est plutôt plaisant.
La musique proposée est si particulière, qu’il est difficile de lui coller une étiquette définitive ; aussi, je me limiterai à quelques similitudes : La répétitivité des percussions et des mélodies me font penser à de l'indus, mais nullement violente et agressive comme peut l'être celle de Ministry. La voix de Dolorès et l’atmosphère de certains morceaux peuvent laisser penser à de la cold wave et à Dead Can Dance.

